Textes

Si Mélanie Lefebvre s’intéresse à des photographies des plus banales il semble que ce soit surtout parce que celles-ci sont les plus à même de révéler les pulsions et autres déviances latentes dans nos activités quotidiennes. Ainsi elle exploite des photographies amateurs, prises par elle ou trouvées sur Internet. Ces images représentent probablement une scène importante, ou immortalisent un moment fondamental pour la personne qui les a prises. Mais ces histoires personnelles sont évacuées par Mélanie Lefebvre qui modifie ces scènes de la vie quotidienne pour en faire des représentations d’un monde beaucoup plus terrifiant que ce qu’elles semblaient décrire.

En effet lorsqu’elle prend telle ou telle image pour sujet d’une de ses peintures, Mélanie Lefebvre les transforme. Ces moments intimes sont dans un premier temps transférés vers un format beaucoup plus grand qui est en inadéquation avec leurs objectifs originaux. Mais dans ce changement d’échelle se joue aussi un changement de traitement qui fait de ces individus des personnages chargés d’intentions qu’ils n’avaient pas. Ainsi dans ce déplacement se fait jour un point de vue sur l’humanité beaucoup moins édulcoré que ne le voulaient les images que l’artiste utilise. Il en est ainsi par exemple de cette peinture de deux enfants sur les genoux d’un père Noël. Leurs visages semblent crier une détresse qui s’explique autant par le visage sombre et la main énorme de celui qui se tient derrière eux que par le titre même de cette peinture : Le rapt.

Ainsi le quotidien le plus banal se trouve chargé d’une densité qui s’avère d’autant plus singulière qu’on peut lire, presque « sous » les peinture de Mélanie Lefebvre le caractère générique des images qu’elle a utilisées. Et c’est justement dans ce déplacement, dans cette relecture, qu’agit son regard.

Celui-ci se pose volontiers et régulièrement sur le monde des enfants. Cela probablement par ce qu’il est moins codé que celui des adultes. En tout cas, il laisse plus facilement s’exprimer des déviances qu’on apprend à réprimer. Ainsi de petites filles mangeant de la barbe à papa laissent s’exprimer une violence animale. Une violence que l’on retrouve d’ailleurs dans cette représentation d’un garçon qui nous vise de son pistolet en plastique.

Ainsi c’est bien au vernis des apparences que s’attaque Mélanie Lefebvre. A coup de brosse elle le fait sauter et laisse surgir un monde terriblement plus violent que celui représenté par les images qu’elle utilise. On est ainsi confronté à un monde pris entre innocence et dégoût, entre naïveté et nocivité.

Dans le cadre de cette exposition Mélanie Lefebvre montre six peintures qui ont comme lien de présenter des scènes liées à l’enfance. Pour les réaliser, elle utilise des photographies amateurs dont elle évacue l’inscription contextuelle mais dont elle déforme certaines caractéristiques pour les rendre plus terrifiantes et ainsi rendre compte d’une réalité sousjacente à ces images au naturel édulcoré. Back met ainsi en avant une chaire aux reflets bleutés qui souligne une carnation inquiétante et plus portée sur la mort que la promesse de jeunesse. Surprise procède du même type de déplacement, la joie qui marque se visage est entravée par son apparence vieillissante inattendue dans cette représentation d’enfant. Ailleurs, c’est une violence sourde qui parasite ces images de l’innocence enfantine. Ainsi Haut les mains n’a plus grand chose du jeu et devient effrayant par le cadrage proposé sur ce pistolet. De même les jeunes filles de Barbe à papa ont tout d’animaux sauvages déchiquetant leur proie. La féérie même semble porter le masque de la terreur. Le singe dans Topeng Monyet semble plus proche de l’objet manipulable et les deux enfants assis sur les genoux du père Noël dans Le rapt semblent terrifiés par ce personnage austère qui les retient. C’est ainsi un monde qui s’écroule dont rend compte Mélanie Lefebvre. Celui des apparences.

Texte de François Aubart

pour l’exposition Les enfants du Sabbat,au Creux de l’enfer, Thiers

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